Evolution’s arrow (John E. Stewart)

The direction of evolution and the future of humanity (2000)
lundi 9 août 2010
par  Eric LOMBARD

John Stewart a une double vie. Du côté pile, il est dirigeant syndicaliste en Australie. Du côté face, c’est un penseur de l’évolution, qui publie dans des revues scientifiques à comité de lecture et a participé à la création du Groupe de recherches sur l’évolution, la complexité et la cognition (ECCO) à l’Université libre de Bruxelles. Son livre publié en 2000, somme de ses recherches et de ses réflexions, n’a toujours pas été traduit en français, mais son anglais est accessible à des lecteurs ne maîtrisant pas parfaitement la langue.

« La connaissance de la direction de l’évolution peut nous permettre de guider notre propre évolution et d’agir pour son succès futur. »

C’est par cette affirmation quelque peu péremptoire que l’auteur introduit son sujet. Mais en parlant de direction de l’évolution, il nous emmène sur une mauvaise piste. Ce qu’il nous propose en effet de découvrir, ce n’est pas à proprement parler la direction de l’évolution, mais plutôt comment l’évolution procède pour générer toujours plus de complexité. De la soupe primitive jusqu’à l’homme, il repère les processus à l’œuvre et met au jour deux grands principes que l’on retrouve constamment, et qui permettent à la vie de progresser.

Parlant de progrès, il transgresse sciemment un premier tabou des darwiniens, selon lesquels il y aurait une bonne dose d’anthropomorphique à placer l’homme à la pointe de l’évolution. Selon Stephen J. Gould [1], un de leurs porte-paroles, il n’y a pas de raison de penser que l’homme serait plus achevé que les bactéries. Malgré notre cerveau, Gould nous trouve en effet bien fragiles sur notre branche isolée de l’arbre de l’évolution, alors que les microbes ont depuis longtemps fait la preuve de leur excellente adaptation en traversant toutes les grandes extinctions et en colonisant la moindre niche.
A cet argument, Stewart oppose que l’évolution n’est pas terminée et que les bactéries, à défaut d’évoluer vers plus de complexité, pourraient bien un jour perdre leur suprématie.

Deux grandes règles pour rester dans la course de la vie [2]

Règle N°1 : coopérer

Toute l’histoire de l’évolution montre que la coopération permet de franchir des étapes décisives, qualifiées de transitions voire d’émergences : émergence de processus moléculaires, puis d’ensembles auto-catalytiques qui ont permis de fabriquer des protéines en faisant travailler ensemble atomes et molécules ; apparition des cellules organisant tout un petit monde de protéines à l’abri d’une membrane ; collaboration de millions de milliards de cellules dans les organismes les plus évolués ; apparition des sociétés animales et humaines ; mondialisation…

Si la coopération s’est montrée si fertile, c’est que malgré les obstacles à surmonter, elle procure d’énormes avantages compétitifs, qui plus est sont cumulatifs : il n’y a pas de limites à l’ampleur de la coopération, si ce n’est un univers totalement unifié.

Règle N°2 : améliorer sa capacité à évoluer

Contrairement à l’idée répandue que les mutations, à la base du processus d’essais-erreur de la sélection naturelle, se feraient totalement au hasard, des recherches récentes ont montré que les gènes pouvaient réguler la quantité et la qualité des mutations et favoriser l’adaptation de leurs porteurs.
Plus récemment, l’apparition du cerveau avec ses capacités de modélisation mentale et de mémorisation a donné à l’homme une capacité d’adaptation incomparable. Il peut non seulement s’adapter tout au long de son existence, mais aussi transmettre ses trouvailles à ses descendants, sans avoir à se reposer sur des mécanismes d’hérédité génétique incertains et lents.

Transformation personnelle, transformation sociale

John Stewart est sans doute présomptueux d’envisager le futur à l’aune du passé, car l’évolution a constamment produit du neuf et peut bien encore nous réserver quelques surprises. Ceci étant, il n’est pas hasardeux de parier que les tendances lourdes qu’il met en évidence, coopération et adaptabilité, se poursuivront dans le futur. Sachant cela, l’homme peut soit les favoriser, soit les entraver ; donner un sens à sa vie en abondant dans le sens de l’évolution ou bien continuer à jouer le jeu de ses « gènes égoïstes ». L’homme, « l’évolution devenue consciente d’elle-même », selon l’expression de Julian Huxley, est appelé à une transformation personnelle pour surmonter ses conditionnements forgés par l’évolution biologique et les premiers stades de l’évolution culturelle qui n’avaient pas de vision long terme [3]. Il est également appelé à transformer en profondeur ses systèmes de gouvernance pour parvenir à un gouvernement mondial seul à même, selon l’auteur, d’enrayer la spirale de désintégration sociale et de détérioration de l’environnement liée à la mondialisation de l’économie.

Et la spiritualité ?

Si John Stewart considère les religions comme des systèmes de management dépassés – après avoir contribué à la cohésion des sociétés dans lesquelles elles ont prospéré – il reconnaît que certaines spiritualités montrent la voie de ce que l’homme doit accomplir maintenant : mieux se connaître soi-même et se libérer des processus mentaux, émotionnels et physiques hérités des étapes antérieures de l’évolution. Une nouvelle naissance en quelque sorte !

Il faut lire ce livre intelligent et stimulant. Malgré quelques faiblesses, il fournit une formidable grille d’analyse des processus à l’œuvre dans l’univers et à travers nous autres, humains. Le livre est disponible en téléchargement sur le site de John Stewart, mais si l’on est rebuté par ses trois cent et quelques pages, on peut se rabattre sur les 34 pages de The evolutionary manifesto.


[1L’éventail du vivant. Seuil, Points Sciences, 2001

[2A noter que ces deux règles de base ne sont pas indépendantes : une plus grande capacité à évoluer apporte des bénéfices en termes de coopération, qui en retour contribuent à améliorer la capacité à évoluer.

[3John Stewart rejoint la thèse développée par Christian de Duwe dans son dernier livre Génétique du péché originel - Le poids du passé sur l’avenir de la vie (Odile Jacob, 2009), dans lequel il affirme : « La sélection naturelle a privilégié indistinctement toutes les qualités personnelles susceptibles de contribuer au succès immédiat des individus (…) Le péché originel n’est autre que la faille inscrite dans les gènes humains par la sélection naturelle ».


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