Réponse sans complexe à Georges Marchais

vendredi 18 juin 1976
par  Xavier SALLANTIN

Votre appel aux chrétiens me met fort à l’aise, car, à mes yeux, la question n’est pas de savoir si les chrétiens peuvent se mêler aux communistes sans altérer leur foi mais bien plutôt de savoir ce qu’il adviendra du communisme s’il entre en dialogue avec d’authentiques chrétiens.

Savez-vous que nous sommes dangereux parce que disciples de quelqu’un venu apporter le feu sur la terre ? Nos sommes capables d’introduire dans la pâte de vos adhérents un levain qui a déjà fait maintes fois la preuve de sa force. Le Christ a recruté ses premiers militants parmi de modestes travailleurs ; ils ont, eux et leurs successeurs, avec sa parole et sa vie demeurant en eux, mobilisé des peuples, libéré les esclaves, fait crouler des empires, changé la face du monde.

Savez-vous que le christianisme est un sel qui peut décaper un matérialisme rouillé, que le vin nouveau de l’Évangile peut faire craquer la vieille outre du marxisme, que notre foi est la semence d’un arbre dont les branches envahissantes sont susceptibles d’étouffer l’arbre craquant d’une doctrine communiste de plus en plus écartelée ?

Vous jouez avec le feu en vous engageant dans cette aventure risquée. Il est vrai que présentement la crainte est du côté du gouvernement de l’Église tandis que les dirigeants du Parti accueillent en protecteurs adultes et sereins ceux qu’ils pensent être les derniers survivants de religions en fin de course. Vous sous-­estimez la vitalité et la jeunesse de l’Église qu’il ne faut pas confondre avec son appareil, pas plus qu’il ne faut confondre la France avec son gouvernement du moment.

Prenez-y garde, vous croyez récupérer nos voix, nous pourrions récupérer vos esprits. Car vous avez besoin d’une réanimation. Votre assurance, si elle est sincère, dénote une certaine inconscience du mal qui vous ronge. Ne le trahissez-vous pas en avouant que sur la plupart des grands problèmes de votre temps vous êtes, désormais "en réflexion" ; la défense, l’entreprise, la démocratie, l’Europe ? Nous autres chrétiens ne connaissons que trop ce refrain que chantent tant de nos clercs "en recherche" ? Mais ces langueurs ou ces fièvres nous sont familières depuis vingt siècles, signes d’un incessant élagage après quoi la plante émondée repart plus vivace. De façon subconsciente et instinctive, ne vous tournez-vous pas vers nous comme ce Macédonien qu’un jour l’apôtre Paul vit en songe, l’appelant au secours à l’heure où les penseurs grecs se croyaient encore si sûrs d’eux-mêmes ?

Et voici votre drame, lorsque le christianisme se divise en schismes ou en sectes, il reste à ces branches diverses un dénominateur commun : le Christ toujours vivant. Même si les lectures de son Évangile divergent, la pierre angulaire demeure. Lorsque le communisme à son tour connaît les fractions et les conflits dogmatiques, que reste-t-il de commun aux interprétations soviétiques, chinoises, yougoslaves, tchèques, italiennes, etc... si ce n’est le primat de la lutte qui s’instaure alors non plus entre dominants et dominés mais entre États camarades antagonistes ?

Comment transcender ces différences sans un ferment d’unité ? Le christianisme révèle que le principe de cohésion n’est pas la lutte mais l’amour. L’amour est premier, la lutte est seconde, subordonnée à l’amour dont elle n’est qu’un moyen : car l’amour commande de lutter pour la justice, mais la lutte pour la justice ne commande pas d’aimer.

Tandis que chez nous Dieu est amour, chez vous la lutte des travailleurs est première. Or l’amour fonde tout, pas seulement la lutte pour la justice mais aussi la joie, la liberté de consentir ou de refuser, la fidélité pour toujours, le respect de l’autre, la totalité du don, la transparence mutuelle dans la vérité, l’espérance d’un bonheur universel conquis dignement et librement par l’homme. L’amour peut inspirer la tendresse comme la rudesse, la patience comme l’intransigeance, la réserve comme l’abandon, le pardon comme le châtiment, L’amour bannit la peur, y compris celle du sacrifice qu’il appelle et légitime dès lors qu’il est au delà de la mort et en deçà de la vie.

Mais tout cela vous le dites lorsque vous célébrez les libertés, lorsque vous dénoncez les perversions de l’amour, lorsque vous combattez l’injustice, lorsque vous affirmez votre foi en l’homme et votre espoir dans son avenir, lorsque vous proclamez votre respect du pluralisme, lorsque vous témoignez sans peur de vos convictions ne redoutant pas de nous appeler à vos côtés.

A bien des égards, seriez-vous plus chrétien que nous... sous réserve que vous disiez vrai ! C’est bien là le problème : quel est le critère de votre vérité, le garant de votre sincérité ? Quel est votre modèle de référence ? Le communisme à venir ne se réclame, dites-vous, d’aucun modèle existant. Mais vous n’ignorez pas qu’il n’est pas de vérité scientifique sans un consensus préalable des savants sur un référentiel. A son défaut il n’est que dissensus et ambiguïté. N’est-ce pas faute d’une telle base intangible d’accord que le communisme mondial n’a cessé d’offrir tant de contre-témoignages, de règlements de compte, de goulags, de liquidation de ses plus hauts dirigeants accusés à tour de rôle de trahir la cause et le peuple, à tel point qu’il est permis de se demander si demain, à votre tour, vous ne serez pas taxé d’hérésie majeure,... d’aventurisme par exemple !

Certes vous pouvez nous retourner le compliment. En matière d’inquisition et d’anathèmes sur les déviationnismes sacrilèges le christianisme est champion. C’est peut-être pour cela que nous pouvons vous comprendre. Mais chez nous ses crises, ses tensions, ses passions, ont un sens crucial, baptismal, pascal ; elles sont la rançon de la liberté de l’homme et le ressort de sa croissance, à la faveur d’in­cessantes renaissances, vers une plénitude d’amour et de vérité, vers une victoire sur la mort dont le Christ incarné et ressuscité est l’annonce et la garantie.

Depuis deux mille ans que nous sommes les pionniers de ce cheminement vers l’achèvement de l’amour par le dépassement des conflits dialectiques entre maîtres et esclaves, hommes et femmes, croyants et incroyants, nous avons tant essuyé de plâtres que nous pouvons peut-être vous aider si notre expérience vous intéresse. Nous sommes prêts à débattre avec vous sur l’amour et sur les contre-sens à éviter.

Car en définitive Georges MARCHAIS, cet amour primordial que vous ne nommez pas vous tourmente, vos propos l’attestent, et peut-être, comme disait Pascal, ne le chercheriez-vous pas si vous ne l’aviez déjà trouvé. Alors, pourquoi ne pas mettre en commun nos clartés à son sujet, mais attention, il brûle !

Xavier SALLANTIN
Chrétien sans grade.

P.J. Version pdf de cette lettre

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Lettre ouverte à Georges Marchais
2 pages - 18 juin 1976